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Interview Sylvain Curinier

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curinier_ck_slalom_002Vingt ans se sont écoulés entre sa médaille d’argent aux Jeux Olympiques de Barcelone (1992) et les deux titres olympiques de ses kayakistes Tony Estanguet et Emilie Fer à Londres en 2012. Retrouvez l’interview de Sylvain Curinier et percez les secrets d’un des meilleurs entraîneurs français.

 

– Quelles sont les étapes clés que vous avez franchies pour devenir un entraîneur de haut niveau ?

 

La première étape qui m’a permis de devenir entraîneur c’est mon vécu d’athlète. En parallèle de ma carrière sportive j’ai mené des études en rapport à l’entraînement. J’ai passé notamment un DESS entraînement et management du sport à Dijon, ça m’a énormément inspiré et aidé à mettre en pratique des éléments acquis au plan théorique. Lorsque je suis passé entraîneur en 1997, j’ai pu capitaliser sur ce que j’avais pu mettre en place dans ma carrière de sportif, j’ai réussi à faire des rencontres et à poursuivre mon cursus de formation.

 

Comprendre, apprendre est pour moi une priorité, j’ai un besoin viscéral de continuer à me former, l’an dernier j’ai ainsi passé un diplôme à l’INSEP ; l’Exécutive Master « accompagnateur des acteurs du sports de haut niveau », je suis aussi praticien PNL, j’ai orienté progressivement mon cursus sur l’aspect relationnel.

 

Ma volonté c’est d’avoir différents apports et éclairages sur des éléments qui, combinés entre eux, permettent d’avancer, de progresser et de mieux appréhender les composantes de la performance.Avant d’aller aux JO de Londres, j’avais déjà l’expérience de plusieurs olympiades comme coach : les J.O de Sydney où j’entraînais Laurent Burtz (finaliste) et bien évidemment Athènes avec la sélection de kayaks hommes qui décrocha l’or avec Benoît Peschier et le bronze avec Fabien Lefèvre.

 

 

-Comment décrivez-vous votre philosophie en tant que coach ?

 

Je dois d’abord souligner que quoique l’on fasse en tant qu’entraîneur, la performance vient de l’athlète lui-même. Je pars du postulat que l’athlète a, en lui, les ressources et le potentiel. Et je vais l’aider à trouver ses propres solutions. Mes objectifs d’entraîneur sont de donner à l’athlète l’avantage d’être en compétition en pleine possession de ses moyens, lui fournir les outils pour faire les bons choix au bon moment. Pour cela, mon rôle du coach est donc de faire grandir l’athlète, l’aider à mieux se connaitre et entrer dans un accompagnement. Il s’agit d’instaurer une collaboration stimulante avec le sportif, pour optimiser ses atouts et évacuer les obstacles. Cette collaboration athlète/entraîneur va générer de nouvelles formes d’entraînements que l’on construit ensemble. Personne n’a la science infuse, les athlètes que j’entraîne ont beaucoup d’expérience. Il est donc important de définir une direction que l’on partage et y croire ensemble. Mon rôle d’entraîneur, je le perçois vraiment à différents niveaux ; au niveau opérationnel, environnemental, et comportemental. J’aime bien toucher à tous les aspects de la préparation en prenant appuis sur des thématiques qui permettent d’ancrer certains types de rapports avec l’athlète, ne pas être systématiquement dans une relation entraîneur-entraîné et de conserver une possibilité d’ouverture.

 

En résumé ma philosophie en tant que coach est une approche combinée de pleins d’éléments, d’outils en lien avec l’athlète. En effet, je crois profondément que l’action de coaching se construit sur une multitude d’actions, d’attitudes, d’échanges, réalisés de manière cohérente et adaptée pour la réalisation de la performance par l’athlète.

 

 

– Tony Estanguet et Emilie Fer vos 2 médaillés d’or au J.O de Londres ventent votre méthode d’entraînement, sur quoi repose la « méthode Curinier » pour gagner autant de titre ?

 

Je m’appuis sur la méthode Approche action types (AAT) et sur ses fondateurs Ralph Hippolyte et Bertrand Théraulaz. Cette approche se veut innovante car elle combine systématiquement les trois dimensions fondamentales de tout individu : son corps (sa motricité, sa façon d’agir) ses émotions (l’impact du contexte sur soi) et son mental (ses ressources cognitives). L’AAT est donc une méthode de « profilage » qui me permet de mieux connaitre mes athlètes. J’aborde avec eux des questions identitaires, de motivations qui vont m’aider à mieux les entraîner et établir avec eux une ligne directrice qui s’oriente d’abord sur le plaisir, l’envie, la joie de naviguer, de se comprendre. Grace à cette approche, il en découle des préférences et des liens avec ce que je peux mettre en place au niveau de l’accompagnement, de la préparation physique ou du coaching en compétition.

 

En fonction du contexte, j’affine mon coaching, j’utilise des outils, des leviers différents, pour cela je n’hésite pas à bien m’entourer et je travaille avec des personnes ressources sur des domaines spécifiques. Dans le cadre des J.O de Londres j’ai sollicité Richard Ouvrard, qui nous a apporté un coaching extérieur, avec entre autre une méthode appelée « modélisation symbolique ». Le but était de nous aider à fluidifier les rapports entraîneur / athlète et aussi nous faire progresser sur la compréhension de nos divers comportements en compétition.

 

Mon approche est toujours guidée par la volonté de progresser, l’idée est donc de garantir à l’athlète une possibilité de progression maximale en insistant sur ses points forts, ses qualités et insister sur le plaisir et le positif.

 

 

 

– Selon vous, pour réussir, faut-il davantage de plaisir que de sacrifices ?

 

Dans le sport de haut niveau, il existe une croyance qui dit que pour réussir il faut forcement faire de gros sacrifices et beaucoup d’efforts. Ce n’est pas ma façon de penser, je suis convaincu qu’il est plus important de bâtir une préparation à partir du plaisir et de l’envie plutôt que sur de la souffrance. En canoë-kayak, nous sommes dans un sport ouvert, en lien avec un milieu aléatoire, parfois hostile, qui génère de l’échec. A mes yeux l’approche basée sur le travail et le sacrifice n’est pas suffisamment en lien avec un milieu comme une rivière. C’est pourquoi il faut se détacher du résultat, la préparation doit apporter un équilibre dans la vie du sportif, le faire évoluer comme individu. Et si tu reposes uniquement ta préparation sur le sacrifice et que tu n’atteins pas tes objectifs ça ne sert pas à grand-chose, seulement à remuer des regrets et nourrir l’amertume de s’être planté !

 

Pour moi, la carrière sportive est une période magnifique de la vie, pour réussir à être performant un athlète doit énormément s’investir mais je ne vois pas ça comme un sacrifice.

 

-Vous gérez également la préparation physique de vos athlètes, pouvez-vous nous dire quelles sont les priorités de travail dans une discipline comme le canoë – kayak ?

 

Je tiens d’abord à préciser que si je ne délègue pas la préparation physique de mes athlètes c’est que je n’ai pas trouvé de personne ressource qui correspondait à ce que je voulais mettre en place avec eux. En préparation physique, j’insiste énormément sur le renforcement musculaire qui doit être pensé et adapté aux spécificités de notre discipline, ce renforcement est basé sur la proprioception, l’élasticité et le gainage. En priorité du proximal au distal, des muscles profonds aux superficiels. J’insiste également sur la résistance à la fatigue, ça passe par un travail sur la composante énergétique. Ensuite, il faut faire un transfert en situation, c’est-à-dire sur l’eau dans des conditions réelles proches de la compétition. Et enfin, il faut être précis et rigoureux sur l’optimisation de la récupération en utilisant des procédés qui vont aider l’athlète à se régénérer.

 

-Pouvez-vous nous expliquer vos choix et orientations au plan physique pour préparer vos athlètes en vue des JO de Londres ?

 

On a fait une préparation basée sur la prévention, le gainage à la fois des ceintures scapulaires et pelviennes axé du proximal vers le distal mais également une préparation orientée sur des mouvements qui mettent en jeu des chaines poly-articulaires dans leur globalité en insistant sur l’équilibre et l’élasticité musculaire. Ce renforcement musculaire a été notre fil rouge sur la phase de préparation, elle a commencé en début d’année par un cycle de travail en puissance et force excentrique, combinée avec de la résistance à la fatigue sur des régimes de contractions musculaires isocinétiques à vitesses variées. Pour cela, nous avons collaboré et bénéficié des équipements de l’équipe de rugby de la section paloise qui a mis à disposition son con-trex, à raison de deux fois par semaine pendant quatre semaines pour renforcer les rotateurs internes et externes de l’épaule et travailler les abaisseurs. Dans l’hiver nous sommes partis faire un stage au soleil pour trouver de bonnes conditions de pratique. Puis deux mois avant les J.O, nous avons programmé une alternance de phases de préparation sur le bassin des jeux qui correspondait à des blocs de 5 jours avec entraînements biquotidien et des phases de régénération. Le dernier mois, nous sommes monté en intensité, en aérobie puissance et en terme de vitesse de course. Puis quelques semaines avant l’échéance – 3 semaines – on a réalisé un stage de régénération au Sophia Antipolis – à l’hôtel Sophia country club-. Lors de ce stage, les athlètes ont enchainé les séances de cryothérapie couplées avec des séances de récupération animées par les préparateurs physiques de BFS Training, Olivier Pauly et Fabien Lefaucheux. Juste avant la compétition, nous avons passé 5 jours au village Olympique avec essentiellement de la navigation, puis 2 jours libres, et enfin 2 jours de préparation à l’épreuve avant le jour J. Notre préparation était ambitieuse et c’est une merveilleuse réussite, aujourd’hui je réfléchis comment je peux capitaliser sur tout cela car on s’est énormément investi pour ces jeux.


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