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Interviews

Kilian Jornet : « Le but final, ce n’est pas de gagner la course, ça permet juste de valider une étape pour aller plus loin dans la recherche de performance. »

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Celui que l’on surnomme « l’ultra-terrestre » est une icône des sports de montagne. Il est le seul à s’illustrer dans trois disciplines avec la même réussite : l’alpinisme, le trail et le ski d’alpinisme. Il collectionne les exploits et ce n’est pas prêt de s’arrêter…

C’est dans le cadre de l’inauguration d’une boutique store de son sponsor Salomon à Lyon que nous avons eu la chance d’interviewer  Kilian Jornet :

 

Comment est née votre passion pour le sport de montagne ?

Je dis souvent que je n’ai pas eu le choix. Mes parents étaient passionnés de montagne. Donc depuis tout petits, ils nous ont amenés, ma sœur et moi, faire des sommets, des traversées, et surtout, ils nous ont transmis leur amour de la montagne. Pour l’anecdote, Ils m’ont raconté qu’ils ont même fêté mon premier anniversaire dans le refuge gardé par mon père (à 1 986 mètres d’altitude). Et j’ai également atteint le sommet de mon premier « 3 000 » (mètres) à tout juste 3 ans ! Pour moi, c’est le milieu naturel que je connais depuis toujours. C’est là que je me sens bien.

 

Comment gérez-vous vos saisons, vos courses ?

Mon programme suit le rythme des saisons : il alterne entre le ski d’alpinisme, l’alpinisme et le trail. Il y a eu beaucoup de saisons où l’objectif pour moi était de gagner chaque course. Je faisais des saisons à 30 courses par an avec 3-4 ultras combinés avec des courses plus courtes, avec toujours cette volonté de chercher la victoire. Quand tu arrives à un certain niveau de performance, la difficulté ce n’est pas la course elle-même, c’est plutôt tes rivaux. Ce n’est pas la distance qui fait la difficulté mais la bataille engagée entre les meilleurs coureurs pour gagner la course. C’est cette adversité qui me permettait soit d’être à fond si le niveau était très relevé, soit de gérer et d’en garder sous la pédale pour juste gagner la course.

Cette année, j’ai fait le choix de ne pas multiplier les expériences en compétition car ça me stimule moins. J’ai donc fait moins de courses et je suis moins dans la gestion. Lors de chaque course, je suis à bloc pour faire la meilleure performance possible. Et vu que je cible mes courses, je me prépare très sérieusement et spécifiquement pour chacune d’entre-elles. Je suis dans un processus d’entraînement plus qualitatif. Je me demande : « Qu’est-ce que j’ai besoin de mettre en place à l’entraînement au niveau physique, technique et stratégique pour réussir ma course ? » Et je vois déjà la différence : la progression est nettement plus importante.

 

Dans votre préparation, êtes-vous accompagné ?

C’est moi qui organise ma préparation. J’aime la lecture et je lis beaucoup sur les thèmes qui entourent la physiologie, la biomécanique l’entraînement. Je m’intéresse aux choses nouvelles. J’échange beaucoup avec des entraîneurs. Je consulte des personnes ressources. J’écoute certaines orientations qui peuvent être prises. Je prends des idées… Ensuite, j’essaie de les mettre en application et surtout je vois le résultat. Après 2 mois, je fais un bilan : parfois c’est catastrophique, parfois je vois que je progresse et je décide d’intégrer cela pour faire évoluer ma préparation.

C’est ce qui m’intéresse dans l’entraînement, c’est d’être en alerte, de s’ouvrir à d’autres disciplines y compris des sports qui peuvent être loin à la base de tes pratiques sportives. Je crois que tous les sports ont des caractéristiques différentes mais ils peuvent être sources d’inspiration et on peut puiser des idées dans des domaines précis pour les intégrer dans ta préparation !

 

Qu’est-ce que vous mettez en place en fonction du résultat en compétition (victoire/contre-performance) ?

Je suis assez optimiste en général. L’idée qui en ressort, c’est que quand tu gagnes, il ne faut pas accorder trop d’importance au résultat. C’est cool, mais il ne faut pas être dans l’euphorie, enfin pas trop longtemps… il est beaucoup plus facile d’analyser une défaite qu’une victoire ! Parce que la défaite, c’est dur à encaisser ! Il ne faut pas rester sur le côté négatif. Certes, il m’arrive de ne pas être vraiment content de moi, mais très vite je bascule en me disant que si je n’ai pas eu le résultat espéré, c’est qu’il y a sûrement des raisons objectives ! J’essaie donc d’analyser et chercher à comprendre pourquoi cela n’a pas fonctionné. Qu’est-ce que j’ai fait comme erreur dans ma préparation en amont ou sur la course elle-même pour passer à côté ? J’essaie d’en tirer des enseignements sur les prochaines compétitions et de ne pas trop tomber dans l’émotion mais être plus cérébral.

 

Qu’est-ce qui vous motive ?

Ma motivation, c’est ma fascination pour le défi en lien avec la nature, la montagne. L’entraînement en haute montagne notamment m’intéresse plus que la compétition. Ma motivation, je la puise dans la préparation, le dépassement de soi. Je ne vise pas forcément les records. Je cherche à voir ce dont je suis capable. Pour cela, j’essaie de me mettre au défi et de m’entraîner le mieux possible… de me faire mal à l’entraînement, avoir de l’orgueil ; ça me pousse à progresser, à apprendre encore et toujours, à mieux me connaître. Le but final, ce n’est pas de gagner la course, ça permet juste de valider une étape pour aller plus loin dans la quête, la recherche de performance.

 

Qu’est-ce que la haute montagne vous apporte ?

J’aime relever de nouveaux défis, gravir de nouveaux sommets, mais pas seulement ! En haute montagne, tu es aussi confronté à des conditions extrêmes où la prise de décision doit être rapide. C’est ce qui me plait beaucoup. En effet, tu dois analyser la situation (conditions climatiques changeantes, technicité du parcours…) et prendre une décision la plus juste en fonction des risques existants. Exemple : Peut-être que ce jour-là, sur ce parcours, en fonction de la météo, j’ai 30% de chance de me casser une jambe, 10% de chance de mourir… qu’est-ce que je fais ? Est-ce que c’est raisonnable ou non ? Cela dépend où tu places la limite… Et quand le risque est trop élevé, il m’arrive de faire demi-tour. Je dirais même que, dans des conditions extrêmes où le danger est imminent, je fais demi-tour une fois sur deux.

 

Vous aimez donc vous mettre en danger ?

J’aime expérimenter des choses en situation, entre guillemets « sécuritaire » ! Une fois quand j’étais à l’université, je me suis dit : « J’arrête de manger, je continue à m’entraîner normalement et je vois comment mon corps réagit. » Le premier jour, j’avais juste faim. Le deuxième jour, j’ai perdu la vitesse mais j’ai gardé l’endurance… et j’ai continué comme cela jusqu’au cinquième jour où je suis tombé dans les pommes ! Qu’est-ce que j’ai retenu de cette expérience ? Je me suis dit : « Si un jour, je suis en montagne et que je n’ai plus rien à manger, je sais que j’ai une marge. Je vais pouvoir au moins tenir 2-3 jours sans problème. » Si je me trouve dans cette situation, je ne vais donc pas paniquer !  L’idée est donc de construire mes points de limite dans des situations réelles où je sais que même si le risque existe, cela peut ou cela doit pouvoir passer, sans mettre ma vie forcément en jeu.

 

Et l’adrénaline dans tout ça ?

J’aime cette sensation. C’est par exemple ce que je retrouve lorsque je fais une descente périlleuse. Arrivé en bas, c’est une explosion d’émotions fortes qui te submergent. Mais cette recherche d’adrénaline ne me pousse pas à prendre une décision. C’est davantage un sentiment de bonheur, d’accomplissement, de fierté qui va me pousser encore plus à me demander si j’accepte le risque ou pas. Et l’adrénaline est une conséquence.

 

Vous venez d’avoir un enfant (une fille). Est-ce que les risques que vous prenez aujourd’hui sont plus mesurés ?

Je ne savais justement pas si ça allait changer quelque chose ! Et ce que je peux vous dire, c’est que ça ne m’a pas rendu plus frileux dans mon engagement et mes choix ! Récemment, j’ai grimpé la cascade de glace en solo et ça n’a pas pesé sur ma prise de décision en fonction des risques encourus !  Mais en revanche, en dehors de mes pratiques sportives extrêmes, cela a eu un impact. Avant, il m’arrivait de faire un peu le con en voiture ; depuis la naissance de ma fille, je me suis vraiment calmé !

 

Faites-vous de la méditation ou du Yoga ?

Je ne fais pas de méditation au sens propre du terme. Je pratique certaines activités dans lesquelles je vis le moment présent à fond. C’est pour moi une forme de méditation. Par exemple, lors d’une sortie d’escalade en solo, le passé comme le futur n’existe pas. Je vis pleinement le moment présent. Il s’inscrit dans la perspective de prendre conscience de ce qui est important pour moi : La nature, le bonheur de réaliser un objectif un peu fou, le plaisir dans la préparation. Et avoir cette perspective me permet d’arriver en compétition de manière plus relax. Au début, pour une compétition, j’étais excité et je faisais des erreurs tactiques monumentales !  Je partais à bloc (100%). Il m’arrivait même de sauter un ravitaillement parce que le coureur juste devant ne le prenait pas ! Et derrière j’explosais… Aujourd’hui, je suis plus calme et je visualise mieux ce qu’il se passe autour et je cours mieux.

 

Quelle est la part de ressenti ou de données chiffrées dans votre façon de courir ?

C’est une question intéressante et compliquée. Je m’entraîne beaucoup sur le ressenti avec des données derrières. En fait, j’ai un fichier Excel dans lequel tous mes entraînements sont répertoriés depuis 2004. Tous les jours, je note mes sensations, les distances, les dénivelés…

Quand je fais ma séance au seuil ou à VO2 max, je les réalise par rapport au temps. Sur du plat, c’est assez simple : je sais par exemple que je vais enchainer des 1000m en 2min 50sec.

Après, pour avoir des repères en montée, je me suis créé des échelles à 5-10-15… 40 degrés. Je sais par exemple que 2min 50sec au 1000m sur le plat, cela équivaut à 5min 20 sec à 40 degrés. J’ai créé ces échelles pour savoir à quelle allure je dois courir en fonction de l’inclinaison. Toutefois, le côté scientifique, quand je le mets en place, se rapproche énormément des sensations ! Mais c’est aussi lié à mon expérience, au nombre d’années d’entraînement où j’ai appris à connaître mon corps. Après c’est plus facile car tu te dis : « Tiens là, je dois être 80%. » Tu regardes ta montre et effectivement tu es à ce chiffre. Donc tu crées ces liens entre les sensations et les données chiffrées.

 

Quelle part accordez-vous au travail indoor ? Et que faites-vous ?

Je fais essentiellement de la prévention. Je pratique du gainage 3 fois par semaine, avec aussi très régulièrement, des exercices de pliométrie et de proprioception des membres inférieurs. J’accorde une place importante à la prévention sans chercher forcément à être le plus équilibré possible si cela ne me gêne pas à l’entraînement ou en course.

 

Comment a évolué votre poids au cours de votre carrière ?

J’ai dû gagner 2-3 kg entre 20 et 25 ans et depuis que j’ai passé 30 ans, je les ai reperdu (- 2 Kg). Je suis revenu à 58 Kg ! Au niveau musculaire, j’ai dû faire de bonnes adaptations. Jeune, je sentais que j’avais besoin de force musculaire et pour cela, j’ai gagné du poids. Aujourd’hui, avec l’âge, l’entraînement et la mécanique musculaire qui crée des connections inter et intramusculaires, je n’ai pas besoin de la même masse musculaire pour produire la même force. Du coup, j’ai perdu du poids par rapport à cela !

 

Quel est votre meilleur souvenir ?

Je pense que le meilleur souvenir c’est demain. C’est ce qu’on va faire.

 

Vous avez 32 ans. Quand comptez-vous arrêter votre carrière ?

Je pense que je n’arrêterai jamais la compétition. Même quand je n’aurai plus le niveau de les remporter. Mais plusieurs exemples me laissent à penser que j’ai encore de belles années devant moi. En 2010, le coureur italien Urban Zemmer, spécialiste du kilomètre vertical, a réalisé 29’42’’à Fully. C’est une performance incroyable. Il a prouvé qu’il était possible d’être compétitif à 40 ans. Aujourd’hui, les résultats du Kényan Kenenisa Bekele qui, à 36 ans, a gagné le marathon de Berlin en 2019 (2h 01min 41 s), vont aussi dans ce sens.

Une carrière trouve ses limites plus en termes d’usure physique, de fraîcheur mentale et de longévité liées à plusieurs composantes : calibrage des entraînements, hygiène de vie, blessures et beaucoup d’autres facteurs. Regardez l’exemple de Camilo Santiago, le meilleur espagnol au marathon de Valancia ; il a établi son record (2h 10min 02 s – temps qualificatif pour les jeux de Tokyo) en 2019, à 36 ans. La particularité de ce coureur est qu’il s’est mis au demi-fond en 2011, à plus de 28 ans, après avoir joué au football et avoir bien profité de la vie. En effet, il a participé à son premier semi-marathon en 2011 à San Sebastian (1h 44m 42s) pour faire plaisir à un ami. Aujourd’hui, il court le semi-marathon en 1h 02 min 40s, soit 44 minutes de moins que son temps de 2011. Certes, il doit avoir des prédispositions génétiques. Il s’entraîne sérieusement depuis seulement 5 ans. Lui, il est au début de sa carrière sportive et il va semble-t-il encore s’améliorer, même à son âge. Il va continuer normalement à faire de bons temps peut-être jusqu’à 40 ans. Dans les sports d’endurance, l’âge n’est pas un facteur trop limitant. Pour ma part, je suis conscient qu’un jour ou l’autre, mes performances seront moins bonnes, mais je reste un compétiteur dans l’âme. Je pense que j’accepterai de participer à des courses sans les gagner.

 

Vous avez pris de bonnes résolutions concernant le développement durable. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Depuis 15 ans, je vis ma passion pour la course et le ski tout autour de la planète, profitant de ce que les montagnes nous offrent. Je suis très reconnaissant de toutes ces opportunités offertes de pratiquer ces activités et ces courses, même si cela peut sembler normal pour un athlète professionnel. Mais pendant toutes ces années, j’ai également réalisé que faire cela contribuait aussi à la destruction de l’environnement que j’aime tant. Cela m’a alors fait repenser la manière de continuer à vivre ma passion et faire mon métier plus durablement. J’ai donc la volonté, avec ma compagne Emelie Forsberg et ma fille, d’aller plus loin que la simple compensation carbone de mes déplacements. Aujourd’hui, je planifie mes projets et ma participation à des courses de façon à optimiser les transports, et ainsi éviter les courts voyages en avion. Je privilégie dans ces cas-là la voiture ou le train. Je compte voyager uniquement pour les projets ou les courses qui ont vraiment du sens. Je réfléchis également à mes modes de consommation, à ma capacité de recycler mes déchets et à m’engager à faire du lobbying auprès de mes marques partenaires pour qu’ils produisent de façon plus durable. J’ai conscience que ces changements dans ma vie personnelle et professionnelle sont loin d’être parfaits mais en tant que personne avec une certaine notoriété, je me dois de montrer l’exemple et d’amorcer un tournant vers un mode de vie et un sport plus proche de la nature. J’entreprends tout cela dans le but de pouvoir continuer à profiter des montagnes autant que j’ai pu le faire par le passé… et pour que les générations futures puissent faire de même.

– Interview a eu lieu le 11 décembre 2019 au Matmut Stadium de Gerland –

 

Depuis notre rencontre avec Kilian Jornet, le confinement de la population pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 a été mis en place. Le traileur est confiné en Norvège, où il vit avec sa famille, il a partagé sur les réseaux sociaux son expérience du confinement et a pris certaines initiatives :

Il a permis la diffusion de 3 de ses films en accès libre sur Internet. Il a aussi eu l’idée du créer son « book club », avec son éditeur Arthaud, afin de partager les ouvrages qui l’ont influencé et d’échanger avec les Internautes. De plus, Il a mis en place des actions sur les réseaux sociaux. Il a notamment créé avec les traileurs Pau Capell et Tofol Castanyer, ainsi que le journaliste espagnol Albert Jorquera, le challenge « YoCorroenCasa », littéralement, « moi je cours à la maison ». C’est un évènement qui a eu lieu le 28 mars et qui a permis de réunir le maximum de personnes pour courir chez elles, en indoor et en même temps, pour un marathon solidaire. Le but était de sensibiliser les gens à sortir le moins possible de leur maison. Certains ont fait un marathon complet et d’autres un kilomètre. Peu importait la distance ou le temps, il s’agissait de passer un moment ensemble, de créer du lien et de récolter des fonds pour #yomecorono afin de lutter contre le coronavirus.

 

Sur les réseaux sociaux, nous avons pu lire :

 « Le monde du sport est aussi touché par le Coronavirus. Cela touche nos conditions d’entraînements et l’organisation des compétitions ; tout est suspendu, annulé. Cette décision génère de la déception au niveau des athlètes et des supporters, et des pertes économiques pour les organisateurs (…), à notre niveau, c’est seulement notre passion qui est mise entre parenthèses. Mais, pour une majorité des gens, cette crise sanitaire est bien plus  grave (…), beaucoup de gens sont morts et l’incertitude règne… Va-t-on tous récupérer nos emplois ? Pourrons-nous conserver nos libertés ? Le coronavirus teste la manière dont nos sociétés peuvent gérer un problème d’ordre mondial, et nous devrions tous être capables de mettre de côté notre confort individuel pour le bien être de la communauté (…). La résilience est une caractéristique de l’espèce humaine qui doit faire notre force. Cette crise doit nous servir pour constituer une nouvelle opportunité de repenser nos façons de travailler, ou plus généralement, de vivre. » – Kilian Jornet –

 

 


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